Seybouse et Mafrag
Onesime RECLUS
1. Berbères et latines. Extraits de l'Algérie et Tunisie
(Hachette 1909)

(ACEP Ensemble N° 230 décembre 2001)

La Mafrag, L'Oued-Mafrag perce le cordon littoral à 17 ou 18Kilomètres est sud-est de Bône. Elle se forme à 1800 mètres seulement de la Méditerranée par
la rencontre de deux rivières palustres, l'une et l'autre endormies dans la plaine après avoir tracassé dans montagne ; celle qui arrive. du sud s'appelle Bou Namoussa, celle qui arrive de l'est s'appelle Oued-el-Kébir.
Bou-Namoussa, nom fâcheux qui signifie Rivière aux Moustiques; mais elle n'en gendre le moucheron qu'à partir de son entrée dans le Pays-Bas des Merdès et des Béni-Urgine, sur les alluvions et les garaas on marais qui ont ', enterré " le golfe préhistorique de Bône. Dans les ravins de son djébel ni les cousins, ni les maringouins et brûlots, ni la fièvre ne naissent de son croupissement ; la pente est dure, l'onde vive et la montagne forestière. Ses torrents ont leurs aïouns dans un massif qui se rattache à la Kroumirie; ou ils lui arrivent du djébel des Béni Salah dont maint incendie a rôti la sylve profonde. Quand il rencontre l'Oued-el-Kébir, il a cheminé pendant près de vingt-cinq lieues et l'Oued-el-Kébir en a fait autant.
Celui-ci procède des montagnes d'Ain-Draham, qui sont un grand lieu de sources pour la Medjerda et pour les fleuves côtiers de la marche tunisienne.
Lui aussi il bondit d'abord sous l'ombrage des bois, dans un val de pierre; puis c'est l'expansion, la plaine; d'abord la plaine du Tarf; ensuite la plaine de Blandan, bourg qui consacre le nom d'un héros des guerres d'Afrique tué dans la Mitidja par les Arabes, à Béni-Méred, entre Blida et ce qui était alors le marais de Boufarik ; enfin il s'égare dans la plaine usurpée sur le golfe primitif de Bône par les atterrissement de la Mafrag et de la Seybouse.
Un de ses tributaires de gauche ravine la vallée de la Cheffia, vaste nécropole, dolmens, menhirs sans nombre, tombeaux et tombelles. C'est, presque d'un bout à l'autre de l'oued un Carnac, des Libyens; on en a tiré des inscriptions bilingues, et il se peut qu'elle réserve encore des trésors aux antiques archives de " l'être à deux pieds sans plumes ", là où notre histoire est de la préhistoire.
La Mafrag égoutte 237 000 hectares, dont au delà de la moitié, 1211000, en bois, les clairières y comprises. Aucun des bassins du Tell français n'attire plus de vapeurs de la mer, aussi cette Armua des anciens roule-t-elle en moyenne autant d'eau que mainte riviérette française. Il n'est pas excessif d'évaluer à 7 ou 8 mètres cubes par seconde son module fait de la péréquation de crues fortes avec des étiages faibles.

La Seybouse. ? Du bout de la Mafrag au terme de la Seybouse, qui marque la fin des dunes, le sable borde d'un blanc liséré presque droit 18 à 20 kilomètres de littoral. En longueur, la Seybouse est à la Mafrag comme cinq est à deux; en bassin, comme quatre est à un; mais son module n'est guère que deux fois supérieur: c'est que toute la conque mafragoise appartient à la zone des pluies drues, tandis que la part ultramontaine de la conque seybousienne, au midi des hauts djébels de Guelma, n'aspire que très peu de pluie, étant terre de Steppe autant que terre de Tell.

Ce module, on l'estime à 20 mètres cubes par seconde, les crues majeures atteignant 1000 mètres cubes, les étiages descendant à quelques centaines de litres, et à rien dans tel inexorable été. C'est le tribut d'un cours de 225 kilomètres, pour 75 seulement en ligne droite, en un bassin d'un million d'hectares.
Seybouse, mot très conforme à notre euphonie, est de visage français, mais d'âme punique ou africaine. Les Carthaginois appelèrent ce fleuve l'Ubus, ou bien ils prirent ce nom aux riverains qu'ils y rencontrèrent; de même ils appelèrent Ubbo la ville de son embouchure, et Ubbo devint Hippone, et Hippone c'est Bône. Ainsi Seybouse, Bône et Bizerte sont le même mot sous trois formes, mais Bizerte contient un élément étranger à Seybouse et à Bône.
Ses oueds initiaux s'élancent de la même montagne que les naissants de la Medjerda. La naïade qui incline l'urne de leur épanchement la redresse chaque année lorsque brillent les plus longs jours, mais jamais assez pour qu'il n'en tombe plus de flots : le pays est supérieur à 1 000 mètres, il est pluvieux, et sa roche ou sa sous-roche c'est la craie. Elle s'appelle d'abord Oued-Tifech, d'après un site de ruines, Tifech, qui fut la Tipasa romaine, à 958 mètres au-dessus des mers, - Tipasa de l'Est, par opposition à la Tipasa de l'Ouest, autre ville latine ou latinisée d'où l'on allait en une petite journée de marche à Julia Caesarea, la capitale d'une des Maurétanies.

Elle serpente en un val fécond, puis dans une gorge où elle rétracte tellement sa coulière qu'on y retiendra 95 millions de mètres cubes derrière une digue de 30 mètres, si l'on se décide jamais à suspendre une pareille menace sur les plaines d'aval. Elle passe ensuite sous le nom d'Oued-Hammimin, dans l'ample plaine des Sédratas où se traînent des affluents sans énergie qui souvent s'arrêtent en chemin ; l'un d'eux fut pourtant jadis la vraie tète du fleuve, quand il emportait vers le nord les eaux du grand lac dont le temps desséchant a fait la sebkha des Haractas, que nous appelons communément le Tarf d'Ain?Be7ida. Ce marais salé n'était pas alors tel que sous nos yeux; des torrents de l"Aurès, plus haut et plus fontainier qu'à cette heure ne cessaient de l'emplir, et une rivière pure de exonder. Le lit du déversoir a disparu ; deux pentes contraires l'ont remplacé, l'une au midi vers la lagune, l'autre au nord vers la Seybouse mais la vallée d'union est manifeste encore entre le massif du Sidi-Rouis et la montagne d'Aïn-Beïda. Plus bas, le jeune fleuve se nomme Oued-Cherf, jusqu'à la rencontre du Bou-Hamdan ; là il devient la Seybouse.


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