(ACEP-ENSEMBLE N° 223, Juin 2000, pages 34 à 40)
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LES CONVOIS DE 1848 POUR LE CONSTANTINOIS

Publié avec l'aimable autorisation
de Emile et Simone Martin-Larras.
Introduction

En tentant de retracer notre saga familiale à Damiette, colonie agricole de 1848, au voisinage de Médéa dans l'Algérois, nous avons été conduits, dans les années 80, à nous intéresser d'abord à l'originalité de l'exode de ces ouvriers parisiens littéralement jetés, dans le plus complet dénuement, sur la terre d'Afrique! (1)
Ce récit des conditions de transport de nos ancêtres s'arrêtait à l'embarquement à Marseille à bord des frégates militaires à vapeur, à destination des différents ports de l'Algérie ; l'environnement humain à Paris de cet exil était esquissé mais son iniquité y était peu explicitée ; le récit de l'installation dans les centres prévus en Afrique et l'évolution des colonies étaient remis à une publication ultérieure...

Nous avons poursuivi évidemment nos recherches et accumulé une volumineuse documentation sur toute cette épopée dite des " convois de 1848 ", qui fera l'objet d'une publication future, nous espérons dans un avenir proche !. Toutefois, d'ores et déjà, les listes complètes des colons des différents convois ( concessionnaires et leurs familles y sont classés, etc..) sont consultables à "l'Amicale Généalogie Méditerranée " à Montpellier.

La revue " Ensemble " nous proposant la présentation d'articles plus précisément axés sur les convois destinés et installés dans le Constantinois, nous en profitons pour y exposer un aperçu de nos récents travaux et tout d'abord une meilleure appréhension d'une émigration qui fut loin d'être aussi volontaire qu'on l'a soutenue durant de nombreuses années.

L'introduction à cette synthèse paraîtra au lecteur quelque peu longue mais nécessaire car il est, en effet, évident que tenter d'approfondir le pourquoi de cette " opération " ne peut qu'en expliquer et son déroulement et son devenir algérien.

1848 à Paris...

En Juillet 1830, Charles X, incarnation d'un ancien régime détesté, qui bafoue outrageusement la Nation française, est chassé par le peuple de Paris ; mais l'influence d'une bourgeoisie " libérale et voltairienne " y étouffe rapidement le feu révolutionnaire allumé et, de peur de tout déviation jacobine, elle choisit un monarque, pacifique, débonnaire et surtout plus " national ", Louis-Philippe. Le nouveau régime semblerait idéal et durable s'il ne négligeait pas la misère grandissante et tragique du peuple qui, contrairement aux préjugés issus de l'historiographie de la IIIème République et ...toujours perdurant !, est bien plus grave et importante qu'antérieurement à 1789 !

Cette misère, sous la Monarchie de Juillet, est encore essentiellement rurale mais bien proche de celle du prolétariat urbain ; elle se heurte souvent à l'anachronisme de la gestion agricole des grands propriétaires terriens ; le prolétaire des campagnes est toutefois et pour longtemps toujours profondément attaché à sa glèbe, refusant énergiquement de revenir à tout excès révolutionnaire, se distinguant ainsi du prolétaire urbain bien plus radical.

II est vrai que dans toutes les grandes cités françaises, et particulièrement Paris, règne une misère effroyable, d'ailleurs parfaitement décrite dans les romans de Victor Hugo, Balzac, Eugène Sue... ; l'introduction du machinisme, l'afflux des ruraux massivement expulsés par le marasme de l'agriculture, la ruine des industries de luxe artisanales entretiennent un chômage d'une rigueur exceptionnelle qui empiète de plus en plus sur les classes moyennes, petites bourgeoises ; ajoutons à ces calamités un choléra à l'état endémique, une délinquance croissante et inquiétante dans un paysage immobilier insalubre, quasi médiéval et aussi, pour tous ces " prolétaires ", un droit de vote restreint qui paraît évidemment injuste.

Une certaine liberté de la presse a donc beau jeu de répandre doctrine sociologique sur doctrine sociologique où la vie communautaire se présenterait comme le remède à la crise économique qui sévit, mais, boute feu inconscient, concourt ainsi à amplifier un climat révolutionnaire de plus en plus marqué.

Cette presse polémique et vitupère aisément contre les dépenses gouvernementales injustifiées telles en particulier celles d'une armée pléthorique, à son avis, en Algérie ; la soumission récente de l'émir Abd-el-Kader n'entraîne pas assez rapidement une diminution des effectifs pour l'opinion publique républicaine peu favorable, il est vrai depuis toujours, à l'aventure algérienne...

Bref les nuages s'amoncellent sur un pouvoir mesquin, ennuyeux, opportuniste et les barricades de Février 1848, les premières paradoxalement dressées par de petits bourgeois et boutiquiers, offrent, sans grave effusion de sang, dans un pur lyrisme lamartinien, une folle République aux journalistes du National, de La Réforme, tous étonnés de ce succès imprévu!

La création d'un Gouvernement provisoire ne peut, en fait, faire face à la crise et résoudre efficacement le tragique problème du pain ...sans rompre l'orthodoxie républicaine : pour satisfaire, ...trop rapidement et inconsciemment, les appétits sociaux, certes justifiés, le nouveau pouvoir en arrive très rapidement à vider une trésorerie déjà chancelante ; pour rétablir l'équilibre budgétaire, il s'aliène ensuite la paysannerie par l'impôt injuste des 45 centimes et enfin délire en créant les fameux Ateliers Nationaux, réservoirs d'ouvriers, de moins en moins motivés par de véritables travaux d'utilité publique, mais dont le nombre représente une dangereuse masse révolutionnaire.

Pleine de bonne volonté mais peureuse, cette bourgeoisie au pouvoir, avocassière et bavarde, est en fait incapable de toute réforme sérieuse, de revenir à une économie saine et même de comprendre les aspirations justifiées du peuple, ni même de raisonnablement dialoguer avec lui.

Le gâteau national dévoré, ce gouvernement, de quasi incapables, est acculé en Juin à fermer les Ateliers et l'insurrection éclate immédiatement, impitoyable et terriblement sanglante...

La Garde Nationale, très embourgeoisée, reste en majorité fidèle au pouvoir en place mais ne peut faire face, seule, au soulèvement populaire : l'armée est requise et la répression finale lui est confiée...

Si les généraux Cavaignac, Lamoricière, Bedeau, etc.. se sont illustrés valeureusement en Afrique, ils n'en appliquent pas moins leurs féroces méthodes guerrières aux insurgés et en moins de quatre jours écrasent Paris ouvrier, victoire militaire où les horreurs se perpétreront de part et d'autre des adversaires en présence !

II est vraisemblable que cette attitude des généraux incriminés peut s'expliquer par une certaine rancœur vis à vis des critiques, que nous avons précédemment citées, sur le rôle dispendieux de l'armée en Algérie, critiques également sur le fameux " régime du sabre " pratiqué en Afrique et enfin par de certaines ambitions de pouvoir dans une 2ème République qui serait alors devenue présidentielle et toute militaire. En fait ces ambitions seront ...réalisées mais au profit de l'intrigant bonapartiste ...Louis-Napoléon, futur Napoléon III...de là à soupçonner un complot sous-jacent ?

Les ouvriers, cruellement trompés, refuseront désormais de réagir aux incantations de tout Tartuffe Républicain et pour eux le socialisme ne sera plus qu'une affaire de ventre...

1848 en Algérie

Après les excès révolutionnaires de Juin, traumatisée et consciente d'une " très relative " victoire sur le peuple, la Seconde République va répondre au désespoir de ce dernier par des déportations massives et confier ensuite, lâchement, à ses " serviteurs militaires ", Cavaignac, devenu Chef de l'Exécutif, et Lamoricière, Ministre de la Guerre, le soin d'éviter pour longtemps tout foyer d'agitation non seulement à Paris mais aussi dans les grandes cités du pays.

Dans sa politique coloniale, le pouvoir ajoute ainsi à l'idée généreuse de Schaelcher, de l'abolition définitive de l'esclavage, celle, en apparence tout aussi louable, mais en fait d'une hypocrisie notoire, de l'émigration massive ouvrière en Algérie.

Dans cette colonie, d'ailleurs, la ferveur républicaine n'entraîne que des manifestations mineures: le prolétariat urbain y est quasiment inexistant et l'autorité militaire omniprésente; les colons, toutefois, mettent tous leurs espoirs dans la jeune République pour, d'une part, attacher définitivement l'Algérie à la mère patrie, d'autre part, supprimer le détesté " régime du sabre ".

Déçus dans leur premier souhait, ils se tournent alors vers la colonisation civile qu'ils espèrent développer grâce à la " Société Algérienne ", qu'ils créent à Paris; ils trouvent un auxiliaire profond dans la misère du peuple, que ne fait qu'accroître la fermeture des Ateliers Nationaux: un embryon d'association ouvrière s'amorce alors pour une émigration volontaire dans le plus pur style socialiste.


Groupe symbolique des classes sociales ayant participé à la colonisation, rassemblé sur l'avant de la cabane d'un chaland des convois. (Composition héroique de Vivant BEAUCE)

Un projet est proposé en Août 48 à l'Assemblée Constituante par le député Ferdinand Barrot.

Mais Lamoricière entre alors brusquement en scène: se targuant d'une auréole sociale, mais avant tout, soucieux certainement de parachever sa carrière par l'écrasement de la rébellion prolétarienne de Juin, il organise scientifiquement, en bon Polytechnicien et général du Génie, le départ " volontaire " des éléments parisiens les plus turbulents auxquels s'ajoutent en final les acharnés de Lyon!

Devant une Assemblée " distraite et rêveuse ", il s'irrite même des velléités d'opposition et impose le décret du 19 Septembre.

Sur les murs de la capitale s'affiche, le 20, un " Avis aux Ouvriers ": un crédit de 50 millions sur 5 ans est ouvert au Ministère de la Guerre; 5 millions sont réservés pour l'exercice 1848; ils serviront à installer en Algérie 12000 colons avant le 1er Janvier 1849; dans un certain délai et sous certaines conditions de travail, ceux-ci pourront devenir propriétaires définitifs de leurs concessions.

Une commission est nommée par le pouvoir exécutif; sa composition est également proclamée par voie d'affiche le 24 Septembre: elle est présidée par Trélat et comprend Didier, Dutrône, ainsi que quelques maires de Paris et des fonctionnaires. Elle est chargée de vérifier les titres des colons et de désigner ceux qui sont admis à jouir du bénéfice du décret.

La commission fait imprimer circulaires et affiches, saisit maires et préfets, car la province n'est pas totalement oubliée. Mais, en fait, seuls les Parisiens bénéficient, en général, des mesures prises. L'efficacité administrative est prodigieuse et nous laisse pantois eu égard la bureaucratie actuelle pourtant comblée de moyens quasi redondants de communication!...

Les candidats à l'inscription doivent produire leurs papiers civils et militaires, un certificat de bonne vie et moeurs, un certificat médical.

La visite est sommaire; santé: bonne; force: bonne; faiblesse: nulle; maladies: nulles; auscultation de la poitrine: rien; chances d'acclimatation: très bonnes!

Grâce aux registres de filiation par convoi et à une analyse parallèle de la population parisienne et provinciale de l'époque, nous pouvons dessiner divers profils caractéristiques de candidats et surtout répondre aux questions fondamentales:

- le qualificatif " d'ouvrier parisien " attaché au colon de 1848 reflète-t-il la réalité?
- n'est-il pas la raison, trop facile, pour expliquer le soi-disant échec des Colonies Agricoles en Algérie?
- le volontariat au départ des colons est-il aussi spontané que les autorités en place l'ont prétendu?

II est d'abord indéniable que rares ont été les candidatures des départements retenues par la commission. La seule exception notable concerne le 17ème et réellement dernier convoi, différé en Mars 1849, et qui, lui, sera, pour moitié, constitué de Lyonnais. Toutefois, et grâce à leurs patronymes , nous pouvons remarquer dans certaines listes de colons des convois, la présence de " parisiens ", sans doute de fraîche date, qui se sont regroupés pour tenter l'aventure en Afrique, repoussés certainement par le chômage à Paris, etc.. ainsi, dans le 5ème convoi, pour Gastonville-Robertville, se retrouvent une " colonie " d'Ardennais... !

Pour répondre à la seconde interrogation, il est certain que la classe ouvrière manufacturière ou artisanale représente souvent près de 60% de l'effectif de chaque convoi et 20% sont, à l'origine, des employés ou commerçants ; le reste enfin est suffisamment qualifié pour les travaux agricoles. Cette répartition ne justifie toutefois en rien cet " échec ", trop souvent, affirmé : les incapables seront très rapidement refoulés et malheureusement choléra et fièvres terrasseront inexorablement les moins robustes ; les " survivants ", plus que courageux, tenteront une vraie mise en valeur de leurs concessions, mais devront faire face à une opinion métropolitaine peu favorable à la " Grande France ", fruit de la colonisation algérienne, et à une obsédante et tatillonne administration, militaire puis civile.
En fait l'impossibilité pour les colons audacieux d'agrandir, en toute légalité, et soutenus par l'État, leurs concessions originales est certainement la cause de bien des futurs découragements, sanctionnés par retours en France ou reconversions aux professions d'avant l'exil !

Face à une province déchaînée contre les insurgés, " forcenés de la capitale ", les colons se réclament volontiers de la candidature librement consentie; chefs de famille au chômage et dans la misère, ils espèrent profiter en Afrique d'un avenir meilleur; célibataires tout aussi affamés, ils sont parfois, sans doute mais rarement tentés par une certaine aventure orientale. Mais aux élections à la Constituante en 1848, ils restent fidèles à Ledru-Rollin, puis déçus par le pouvoir militaire et bourgeois, ils choisissent la paix et l'ordre avec le Prince-Président, et par la suite, à la disparition du 2ème Empire et l'instauration définitive de la République, leurs descendants s'étiquettent bien souvent à mots couverts de " pas déportés ...mais! ".

La réalité est qu'il est à peu près évident que la plupart des colons proviennent de quartiers turbulents de la capitale et que, au moins, ils sympathisent avec les insurgés de Juin: les registres de filiation nous montrent ainsi l'importance des départs en provenance des 12ème, Sème, Sème, et Sème arrondissements... anciens, foyers à dominante ouvrière!.

Le colon algérien

Pour pénétrer dans le Paris ouvrier de 1848, c'est-à-dire avant l'intervention, à la fois salubre et destructrice, du baron Haussmann, nous n'avons, comme nous l'avons déjà énoncé, de meilleurs guides qu'Eugène Sue, Honoré de Balzac, Victor Hugo: relisons leurs œuvres romanesques et nous replongeons dans l'ambiance de l'époque.

Pour simplifier, les rues Saint-Denis et Saint-Jacques constituent une véritable frontière, entre, à l'Ouest, le Paris bourgeois, et, à l'Est, le Paris prolétarien.

Les effectifs ouvriers se répartissent en gros en: 90000 pour l'industrie du vêtement, 41000 pour le bâtiment, 32000 pour la métallurgie dont, à noter, la moitié encore pour les matières précieuses (fonte et travail des " bronzes d'art "), 37000 pour l'ameublement.

Dans une atmosphère romantique à souhait, d'une violence insoupçonnée lors de célèbres rixes compagnonniques, relatées par George Sand, Agricol Perdiguier, Martin Nadaud, s'agite une, pittoresque et tragique, foule de menuisiers, layetiers, cartonniers, charpentiers ; y émerge, illustrant particulièrement le turbulent 8ème arrondissement ancien, le bronzier, "l'aristocrate " des métallos, instruit et très familier du pavé révolutionnaire: son auréole républicaine rivalise avec celles, plus sombre du carrier de Gentilly, plus sentencieuse de l'omniprésent cordonnier ; le métallo, c'est encore, la " grosse culotte ", "le Sublime ", qui fréquente le " Mabille ": il épouse souvent une blanchisseuse, ouvrière la mieux payée du temps.

Remarquons, d'ailleurs, que nous retrouverons également ce métier de blanchisseuse revendiqué par une toute autre catégorie féminine ...désireuse de se " blanchir " en Afrique...

Enfin n'oublions pas ces prolétaires du vêtement, s'échinant dans le cloaque de la Bièvre qui serpente encore au travers du 12ème arrondissement.

Un dernier trait dépeint notre colon: son romantisme s'exalte dans une incontinence verbale démesurée et dans une passion pour, à toute occasion, des chœurs élégiaques et patriotiques.

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